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« On travaille quand on peut, et quand on veut ». La vague de l’ubérisation déferle aussi sur le marché des jobs étudiants – Le Monde

Publié le mercredi 10 avril 2019 par Stéphane Béchaux

Depuis trois ans, des start-up proposent de mettre en relation des entreprises et des étudiants pour des petits boulots. Mais pour être serveur ou vendeur le temps d’une journée, ils doivent se déclarer comme autoentrepreneur.

Mathilde n’est pas devenue accro mais presque. Plusieurs fois par jour, cette étudiante de Sciences Po Paris se connecte à l’application Side sur son smartphone. Objectif : trouver un petit boulot pour le lendemain, sur cette plate-forme de mise en relation entre entreprises en sous-effectif et jeunes en quête d’argent.

« C’est génial, comme concept. On travaille quand on peut, et quand on veut. Sans avoir à chercher des jobs par nous-mêmes », explique la jeune femme. Même satisfaction pour Chloé, qui utilise les services d’une autre plate-forme, Brigad, spécialisée dans les métiers de l’hôtellerie et de la restauration. « C’est hyperadaptable. Et on est plutôt bien payé, autour de 15 euros de l’heure », confie cette étudiante en cinéma, serveuse à l’occasion.

« On comble un vide »

Side, Brigad, Student Pop, StaffMe… Depuis trois ans, de nouveaux acteurs ont fait une entrée fracassante sur le marché du travail étudiant. Des start-up qui fonctionnent toutes peu ou prou sur le même modèle. Leur promesse ? Faciliter la mise en relation entre des entreprises en manque de main-d’œuvre et des jeunes prêts à travailler ponctuellement.

Pour jouer ce rôle d’entremetteur, elles s’appuient sur des applications numériques « fun » et « flashy », où le tutoiement est de rigueur. « On comble un vide, assure Amaury d’Everlange, cofondateur de StaffMe. Faites le test, demandez à une agence d’intérim de vous dénicher quelqu’un pour une journée de travail le lendemain. Vous n’aurez personne ! »

Le concept est ultra-séduisant. A la fois pour les jeunes, qui n’ont plus à faire le tour du quartier, leur CV sous le bras, pour décrocher un job. Et pour les entreprises, qui trouvent là des renforts de dernière minute. Sodexo, Etam, Lancel, Fauchon, Leroy Merlin, Frichti, Geox, Truffaut, Chauffeur privé… La liste des sociétés clientes de ces nouveaux services ne cesse de grandir. Et les missions de se développer, à mesure que les plates-formes étendent leur couverture hors de l’Ile-de-France.

Vrais salariés ? Faux indépendants ?

De fait, le marché paraît très prometteur. D’après les statistiques de l’Observatoire national de la vie étudiante, 54 % des jeunes n’ont pas d’activité rémunérée pendant l’année universitaire. Et parmi ceux-ci, près d’un quart dit vouloir travailler mais ne pas trouver d’emploi…

Faut-il se réjouir de la montée en puissance de ces nouveaux acteurs ? Pas sûr. Car le modèle a sa part d’ombre. Dans cette relation à trois, l’étudiant n’est en effet le salarié de personne. Ni de la plate-forme, via un contrat d’intérim. Ni de l’entreprise d’accueil, via un CDD.

Pour postuler, il doit au préalable se déclarer comme autoentrepreneur et exercer son activité sous ce régime. Un statut extrêmement contestable sur le plan juridique, au vu des missions proposées par les entreprises : vendeur en boutique, manutentionnaire, préparateur de commandes, serveur, distributeur de flyers… Des jobs dans lesquels le lien de subordination paraît manifeste.

Vrais salariés ? Faux indépendants ? Les 18-25 ans n’en ont cure. Car eux n’ont d’yeux que pour leur compte en banque. Sur Side, StaffMe et Student Pop, les rémunérations oscillent de 11 euros à 13 euros de l’heure. « On paie 40 % de plus que le smic, et à cinq jours. C’est un super deal », affirme Ouriel Darmon, cofondateur de Student Pop.

« Derrière ces interfaces ludiques se cachent des machines à déréguler le marché du travail »
Isabelle Eynaud-Chevalier, déléguée générale de Prism’emploi

Ce phénomène d’ubérisation paraît d’autant plus facile à nourrir que ces jeunes n’ont rien de travailleurs lambda. En tant qu’étudiants, ils bénéficient déjà d’une couverture santé. Et, compte tenu de leur âge et de leurs projets, se soucient comme d’une guigne d’avoir une assurance-chômage, maternité ou vieillesse.

« Ils n’ont pas un temps plein à consacrer à l’activité rémunérée, ce sont de parfaits précaires dociles », résume la sociologue Marie Trespeuch, chef de file d’une équipe de chercheurs qui lance des travaux sur « l’emploi étudiant à l’heure des plates-formes collaboratives ». Dans son champ d’action, les acteurs précités, mais aussi les plates-formes de livraison, type Deliveroo ou Uber Eats, ainsi que les start-up du secteur des services à la personne, tel Happysitters, qui met en relation familles et baby-sitters autoentrepreneurs.

« Des machines à déréguler le marché du travail »

Dans ce petit milieu, difficile de savoir qui est le plus gros. Car les plates-formes, qui ont toutes levé des millions d’euros, aiment à gonfler leurs résultats. Seule certitude, les 20 % à 25 % de commissions qu’elles prélèvent sur les montants facturés ne suffisent pas à couvrir leurs frais de personnel et leurs investissements.

Lancées dans une course à la taille, elles recrutent à la pelle. Des dizaines de milliers de jeunes ont activé leur compte, pour le meilleur ou pour le pire. Sur les réseaux, beaucoup se plaignent d’avoir du mal à décrocher des jobs. Et de ne rien comprendre aux critères de sélection, opaques, qui conduisent à choisir untel ou untel, en fonction de son ancienneté, de sa domiciliation, de ses compétences ou des notes obtenues lors des précédentes missions.

Dans leur conquête des sommets, les applications doivent aussi compter avec les acteurs en place. En particulier l’intérim, qui, soumis à des règles très strictes, crie à la concurrence déloyale. « Ces nouvelles formes de travail ont un visage séduisant. Mais derrière ces interfaces ludiques se cachent des machines à déréguler le marché du travail et à déstabiliser tout notre système de protection sociale », alerte Isabelle Eynaud-Chevalier, la déléguée générale de Prism’emploi, la fédération du travail temporaire. Concilier numérique et respect des règles n’est d’ailleurs pas impossible. Des plates-formes – Gojob, Staffmatch ou Badakan – offrent de vrais contrats d’intérim en ligne. Dans la restauration, d’autres, tels Gofer ou Extracadabra, proposent de faire ce qu’on appelle des « extras ».

La main sur le cœur, les dirigeants des plates-formes assurent tous ne pas vouloir tuer le salariat. Mais juste faciliter la vie des moins de 30 ans. Mi-mars, les dirigeants de StaffMe ont ainsi rencontré des membres du cabinet de Muriel Pénicaud, la ministre du travail. Pour expliquer, chiffres à l’appui, que leur application met le pied à l’étrier à des milliers de jeunes de quartiers habituellement discriminés. Reste à convaincre.

« Nous faisons une distinction très nette entre les plates-formes qui créent des activités nouvelles et celles qui se contentent de substituer des formes d’emploi à d’autres, dit-on dans l’entourage de la ministre. Les premières, nous voulons les sécuriser. Mais pas les secondes, pour lesquelles toutes les options sont sur la table, y compris l’interdiction. » De quoi faire frémir les start-up. Qui misent, elles, sur le possible renchérissement des cotisations chômage des contrats courts pour faire grossir encore la vague de l’ubérisation.

La délicate question du statut des étudiants « entrepreneurs »

Plier des vêtements, encore et encore. Voilà quelques mois, Léo a étrenné son statut tout neuf d’autoentrepreneur… dans les vestiaires du magasin Primark au centre commercial Euralille. « Ça n’avait aucun intérêt, mais c’était payé 12 euros de l’heure. Une semaine après, j’avais 60 euros sur mon compte », raconte cet étudiant en école de commerce. Un petit boulot trouvé sur Side, semblable à beaucoup d’autres. Car sur l’appli, la plupart des offres proviennent d’enseignes du commerce ou de sociétés de logistique. Leurs missions : accueillir les clients, mettre en carton, gérer des stocks, déplacer du matériel, tenir la caisse.

Le pompon ? Cette offre de Go Sport, à la Défense, cherchant quatre hommes équipés de gants de travail et de chaussures de sécurité pour faire… onze heures de manutention dans la nuit du 4 avril ! Et celle du logisticien Mecalog, qui propose 50 créneaux de sept heures, jusqu’au 7 juin, pour faire de la « préparation de colis autour d’une chaîne mécanisée ». « Ces boîtes jouent avec le feu, commente Pascal Lorne, le patron de Gojob, une plate-forme numérique de travail intérimaire. Comment peut-on proposer à des étudiants autoentrepreneurs de tels postes à risques ? Que se passera-t-il le jour où un jeune se prendra une palette sur le crâne ? »

Chez Brigad, la spécialité, c’est l’hôtellerie-restauration. Mais les postes ne donnent pas davantage l’impression de relever du travail indépendant : cuisiniers, chefs de rang, serveurs… Les annonces émanent aussi bien de bistrots de quartier que de grandes enseignes. « 40 % de nos clients sont des grands comptes. On a Fauchon, Chateauform, Frichti. Mais aussi Sodexo, qui nous met la pression pour qu’on se lance partout en France », confie-t-on en interne.

Relation triangulaire

De fait, le sujet est ultrasensible. Car recourir à des étudiants autoentrepreneurs pour des boulots d’exécution se révèle dangereux. En cas de visite, les inspecteurs du travail ou de l’Urssaf pourraient y voir du salariat déguisé. « Le risque n’a rien de théorique, on contrôle beaucoup de magasins et de cafés-restaurants, prévient Emmanuel Dellacherie, directeur de la réglementation, du recouvrement et du contrôle à l’Agence centrale des organismes de sécurité sociale. Nos inspecteurs regardent la manière dont le service est organisé, ils vérifient l’absence de lien de subordination dans la réalisation de la prestation de travail. » Les étudiants sont-ils libres de leurs horaires ? Négocient-ils leur rémunération ? Travaillent-ils en équipe intégrée ? Avec leur propre matériel ? Reçoivent-ils des consignes ? C’est sur la base d’un faisceau de critères que l’infraction de travail dissimulé pourra être constituée. Avec une belle ardoise à la clé.

Du côté des plates-formes, on promet que les entreprises clientes ne risquent rien. Mais on essaie quand même de se border, au cas où. « La responsabilité de Side ne pourra être recherchée à quelque titre que ce soit concernant la relation entre le client et le ou les prestataires », peut-on lire, par exemple, dans les conditions générales d’utilisation de l’application. Et la plate-forme de rappeler que « le service ne s’adresse pas aux personnes désireuses d’exercer leur activité dans le cadre du salariat et ne saurait en aucun cas constituer une activité d’intérim, de prêt de main-d’œuvre, de portage salarial ou de placement ».

Dans cette relation triangulaire, difficile de dire qui, des entreprises d’accueil ou des plates-formes, est le plus en danger. « Au pénal, si l’une se rend coupable de travail dissimulé, l’autre peut être poursuivie comme complice. Et au civil, on peut assigner les deux, au titre du “co-emploi” », analyse Laurent Moreuil, associé du cabinet Patchwork Avocats. Autre angle d’attaque, celui de la concurrence déloyale. La société d’intérim Staffmatch s’y est essayée, en assignant Brigad devant le tribunal de commerce. Déboutée en référé puis en appel, l’entreprise s’est pourvue en cassation. Le début, sans doute, de longues batailles judiciaires.

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